Prologue

Arlingston City se situe à moins de cinquante kilomètres de la banlieue de Scottsdale, Arizona. Avec sa dizaine de milliers d’habitants, ses trois cent trente jours de beau temps par an et le tourisme florissant de la région qui fait vivre par écho la moitié des habitants de la ville, Arlingston City est ce que l’on pourrait appeler un petit coin de paradis.

L’une des attractions phares de cette calme petite banlieue, hormis Peter Church, l’église ultramoderne en verre avec sa voûte asymétrique aux lignes courbes à l’entrée de la ville, reste l’incontournable Chapman’s, un disquaire spécialisé dans le vinyle, réputé dans toute la région pour les merveilles qu’il abrite dans ses bacs. C’est là que Casey Fuller a décidé d’entraîner son meilleur ami, Brian Gentry.

Devant eux se dresse un bâtiment de briques et de béton, unique rescapé de l’ancien site industriel qui occupait la place deux décennies auparavant.

La devanture faite de vitres et de barreaux en fer forgé torsadé avec son enseigne en potence en sont les derniers et précieux témoins. Casey laisse son ami admirer la façade quelques instants avant de pousser la porte et de l’inciter à entrer. Ils sont aussitôt happés par la musique et les voix mêlées des clients présents, qui tranchent avec la quiétude extérieure.

Brian s’arrête, subjugué par la beauté brute des lieux. 

Au rez-de-chaussée, des piliers en acier découpent la pièce en plusieurs secteurs. Chacun de ceux-ci est dédié à un type de musique. Là aussi, ce sont des plaques en potence qui guident les fouineurs. Au fond de la salle, un pan de mur et ses étagères de livres et de revues, neufs ou d’occasion, tous consacrés à la musique.

À droite, contre la paroi de brique rouge, un comptoir en bois tanné par les années et sa caisse enregistreuse posée en équilibre. À l’arrière de celui-ci, exposées dans une énorme vitrine, quelques raretés mises sous clé. À côté de la porte de service, une chaîne Hi-fi et son tourne-disque raccordé à des haut-parleurs positionnés aux quatre coins du magasin.

Brian suit du regard un client qui monte un escalier en colimaçon menant à l’étage. Une coursive aux balustres en fer forgé en fait le tour façon galerie d’exposition. Y sont pendus affiches, posters et autres guitares et costumes de scène.

Il se dégage des murs un sentiment d’immensité accentuée par l’ossature de poutres et d’acier qui maintient le plafond, vestige de l’ancien bâtiment que les propriétaires ont tenu à garder intact. 

« Viens », relance Casey, entraînant son ami par la manche, zigzaguant entre les bacs et les clients jusqu’au comptoir.

Là, ils attendent patiemment que l’employée aux cheveux blond platine coupés en carré plongeant et au look improbable termine d’encaisser les achats d’un jeune couple.

« Hey, Casey », les interpelle un jeune homme dans la trentaine venant droit vers eux.

« Salut, Max », en lui offrant un franc sourire. « Max, je voudrais te présenter mon meilleur ami », en se tournant vers celui-ci. « Brian Gentry… Il est en conva… en perm’ », corrige-t-il sous le regard sombre de son ami. « Il est venu passer quelques jours à la maison… J’en profite pour lui faire visiter la région et je ne pouvais pas venir par ici sans lui montrer la boutique la plus géniale de tout l’Arizona, et accessoirement ma préférée », rajoute-t-il, rieur.

« Enchanté », le salue Max en tendant la main.

« De même », répond Gentry en la lui serrant. 

Max n’a pas le temps d’en dire plus qu’ils sont abordés par un autre homme un peu plus âgé, cheveux bruns coupés court mettant en valeur un visage au sourire des plus avenants.

« Casey », appuyé d’une franche poignée de main.

« Salut… Vince, permets-moi de te présenter mon meilleur ami », main sur le dos de celui-ci. « Brian, je te présente Vince… Le propriétaire des lieux », précise-t-il.

« Très heureux de faire votre connaissance… Brian », tiquant sur le prénom tout en lui tendant la main.

« Moi de même », en la lui serrant.

Vince la retient plus longtemps qu’il ne le devrait. Les deux hommes se regardent et, au travers de leurs sourires un peu gauches, les mots tus sont glissés.

Casey ne peut cacher sa satisfaction. Face au manège peu discret de ce dernier, Max lève les yeux au plafond avant de passer derrière le comptoir.

La bisexualité de Vince n’est, en effet, un secret pour personne ici. Il ne s’en est jamais caché et nul ne s’en est jamais plaint. Ou tout du moins, plus depuis que Vince s’est fait un malin plaisir de mettre les poings sur les i. Certains d’entre ses détracteurs essayent encore de rassembler leurs dents ou de redresser leurs nez. C’est dire…

Brian, lui, est gay. Militaire de carrière, il reste plus discret sur son orientation sexuelle, même s’il ne s’en cache pas pour autant. C’est aussi quelqu’un de bien plus réservé que ne semble l’être ce Vince auquel Casey vient sciemment de le jeter en pâture.

Brian n’est pas un adepte de ce qu’on appelle les plans cul, Casey le sait. Cependant, neuf mois à crapahuter sur des cailloux et à manger du sable, ça vous fait relativiser sur le bien-fondé de vos sacro-saints principes, et ça, Casey le sait aussi.

Vince a tout pour lui plaire avec ce charme naturel qui se suffit à lui-même. L’homme en est conscient et en joue sans pour autant en abuser. Brian pourrait se laisser prendre au piège…

Il a besoin de respirer après ces mois en apnée.

« Vous cherchez quelque chose en particulier ? », s’enquiert Vince en remontant les manches de sa chemise ouverte sur un T-shirt des White Stripes.

« Neela m’a demandé », répond Casey en fouillant la poche de son jean, « … si tu avais ça en magasin », en lui tendant un papier plié en deux.

« Rupa », en fronçant les sourcils. « Disco Jazz, édition originale, 1982. Inde », en lisant pour lui-même. « Je te promets rien… Je vais voir avec Patsy, c’est plus dans ses cordes. »

« Merci. »

Vince jette un dernier regard vers Brian, lui sourit avant de contourner le comptoir. Là, ils le voient tendre le papier à la jeune employée aux cheveux platine qu’ils présument être Patsy. 

En attendant d’en savoir plus, Casey décide de servir de guide à Brian. Ils font le tour du rez-de-chaussée en faisant quelques pauses pour fouiller dans les bacs consacrés au rock des années 70′ pour Casey et rock/métal pour Brian.

« Fan de Five Finger Death Punch ? », l’interpelle Vince.

Brian sursaute brusquement avant de reprendre contenance.

« Par la force des choses », marmonne-t-il en retour.

« Okay », se rétracte-t-il devant sa froide distance.

Casey n’a rien perdu de l’échange et décide d’intervenir avant que Brian ne gâche toutes ses chances :

« Alors ? », interpellant Vince.

« Désolé pour Neela, mais l’unique Disco Jazz qu’on avait a été vendu », passant de l’un à l’autre. « Patsy connaît un spécialiste indie, mais elle préfère te prévenir : une version originale peut valoir jusqu’à 100 dollars… contre 20 pour la réédition allemande. »

« Je lui passe le message et je te tiens au courant. »

 

Brian les écoute distraitement tout en fixant un poster des Rolling Stones au premier. Il perd le fil de la conversation dans l’écho des paroles de Wash It All Away.

« Il est arrivé, la semaine passée… », fait la voix de Casey en écho à ses introspections.

Ce dernier tapote l’épaule de Brian. Il a senti le trouble chez son ami et le rattrape avant qu’il ne chute.

« Vous comptez rester longtemps par ici ? », lui demande Vince.

« Quinze jours, si tout va bien », d’une voix hésitante avant de redresser la tête. « Je dois passer un examen médical dans une semaine pour savoir si je suis apte à reprendre du service. »

« Apte à reprendre du service ? », levant un sourcil interrogateur. « Vous avez été blessé ? »

« Une balle dans l’épaule… Rien de bien méchant », se fustigeant de s’être ainsi dévoilé.

Casey se dandine. Brian se referme comme une huître.

« Bon, je vais devoir vous laisser… J’ai du boulot », relance Vince, percevant le soudain malaise. « Faites comme chez vous », en les incitant à poursuivre leur flânerie. « De toute manière, Casey doit connaître la maison aussi bien que moi », tout en s’éloignant.

 

« Il a l’air de te plaire, ce Brian », relève Max alors que Vince se cale derrière la caisse enregistreuse.

« J’avoue qu’il est pas mal », saluant un adolescent qui lui tend un vinyle de Dr Dre.

« Ça m’a l’air réciproque, non ? », en jetant un œil par-dessus son épaule. 

« Si tu pouvais éviter de tirer des plans sur la comète… et te faire plus discret, surtout », le rabroue-t-il gentiment. « Ça fera 56 dollars », en s’adressant au jeune garçon.

 

« Tu le trouves comment, Vince ? », lance innocemment Casey.

« C’est pour ça que tu tenais absolument à me traîner jusqu’ici ? », en admirant une guitare exposée à l’étage. « Pour jouer aux entremetteurs ? », suspicieux.

« Pas uniquement… J’adore cette boutique, j’y viens pratiquement toutes les semaines. Je voulais juste partager ça avec toi… Vince, c’est, disons, le petit bonus », petit pli au bord des lèvres. « Ça fait des années que je le connais, c’est quelqu’un de bien », levant la main pour faire taire son ami qui s’apprête à l’interrompre. « … et qui ne te jugera pas », rajoute-t-il.

« Ce n’est pas que ça », abattu.

« Son oncle a fait le Vietnam… Il sait, Brian », sourire empathique empli de cet écho : Il sait pour les cauchemars. Pour les morts. Pour les frères d’armes. Pour les souvenirs qui pèsent et hantent.

« Okay », se contente-t-il de répondre en levant les yeux vers le sujet de leur conversation.

Il tombe sur les deux orbes noisette aux éclats d’or de Vince.

Okay, se dit-il.

 

Il ne se passera rien ce jour-là. C’est samedi. La nocturne. Le Chapman’s ferme à 21 heures. C’est à regret que Vince voit les deux hommes quitter les lieux vers 18 heures. Ils se saluent. Ils se tutoient. Ils brisent définitivement la glace.

Le « À bientôt » de Brian lui donne espoir.

« J’espère bien », ne pouvant s’empêcher de teinter le tout de légèreté alors que quelque chose en lui vient de se fissurer.

« Il a l’air de BEAUCOUP te plaire, en fait », lâche Max alors que les deux autres hommes se dirigent vers la sortie.

« Ça se pourrait », pour lui-même.

***

Durant la semaine qui suit, Brian revient tous les jours au Chapman’s, parfois en début d’après-midi, parfois le matin. Seul ou accompagné de Casey. Vince s’arrange toujours pour être présent. La matinée étant plus calme et plus propice à la discussion.

Brian apprend ainsi que Vince a racheté le bâtiment et le petit terrain annexe qui sert de parking avec ses économies, sa part d’héritage et un crédit de dix ans dont il ne reste plus que quelques traites à payer.

Qu’il vit seul dans la maison familiale depuis la mort de sa mère, cinq ans plus tôt, des suites d’une rupture d’anévrisme.

Le Chapman’s est sa plus grande fierté. Sa passion et sa vie. Il a engagé Max, son meilleur ami. Ils se connaissent depuis la maternelle. Ainsi que Patsy, une de ses ex, sa petite sœur de cœur, comme il aime à le souligner. Le tout forme le Magic trio. Patsy s’occupe de tout ce qui est lié à l’informatique ; Max, au commercial ; Vince, à la musique.

De son côté, par contre, Vince a dû faire preuve de bien plus de patience avec ce soldat peu enclin aux confidences, acceptant ses silences entre deux cafés partagés dans son bureau à l’abri des regards et des rumeurs. Jusqu’à ce que, mis en confiance, Brian dévoile une part de son mystère.

Fils d’une famille de militaires de père en fils, il a hérité du prénom d’un grand-père reposant en terre de Normandie. Il n’a jamais connu sa mère, morte peu de temps après sa naissance, et ne s’est jamais vraiment entendu avec son père. Il a vécu toute sa vie entouré d’uniformes, tant à l’école qu’entre les quatre murs de la demeure familiale. Il aimait les livres, son père n’aimait que l’uniforme. Il a fini par abandonner les uns pour endosser l’autre. Brian n’a jamais cherché à contredire sa destinée. C’était juste là, une évidence.

Jusqu’au jour où il a été déployé en Irak. Il en est revenu décoré, mais désillusionné et n’a eu droit pour tout réconfort qu’à un sourire satisfait du Colonel, mais distant et froid du père. Blessé, il a fait son coming-out comme on crache sa vengeance ; son père ne lui a jamais pardonné.

Par la suite, il n’a eu de cesse d’essayer de retrouver grâce à ses yeux en étant le meilleur soldat possible. Le grade de lieutenant et les Purple Heart, Bronze Star et autres médailles n’y ont pas suffi. Son père est mort en le désavouant. Il ne l’a cependant pas déshérité, refusant de jeter l’opprobre sur son nom, même depuis sa tombe.

Vince découvre un homme brisé qui n’a plus qu’une obsession en tant que soldat : prendre soin de ses hommes, faire tout son possible pour qu’ils reviennent vivants de ces guerres qui n’ont, depuis longtemps, plus aucun sens à ses yeux.

Vince lui parle alors de son oncle, ancien Marine réformé, de l’alcool dans lequel il a noyé ses cauchemars. De son propre père qui assistait à la lente descente aux enfers de son frère. Il parle de l’accident de voiture qui, gamin, a failli lui coûter la vie. Du centre de désintoxication. De la rédemption d’un oncle que la maladie a rattrapé, d’un foie malade et d’un corps usé. De la mort de son père, peu de temps après. Il ne lui reste plus de ce passé que la maison familiale dans laquelle il s’est installé. Sa passion de la musique nourrie par la collection de vinyles de son grand-père et de son père.

***

Les deux hommes se découvrent un passé en commun qui les lie. Plus ils apprennent à se connaître, moins Vince veut le voir disparaître de sa vie, que ce soit l’ami ou l’amant. Parce que depuis quelques jours, Brian et lui partagent bien plus que quelques cafés, discussions sur la musique et confidences entre deux silences.

Brian se perd dans ses bras, s’oublie en jouissant dans sa bouche, se raccroche aux épaules de l’amant qui le pénètre, hurle son désir mêlé de colère et de frustration. Brian est un amant qui se donne sans interdit, il s’offre avec toutes ses forces et ses faiblesses. Vince se sent libre d’en faire de même…

Leurs rapports sont rarement faits de douceur, ils gardent cela pour les mots et les quelques baisers qu’ils échangent.

Le sexe est juste libérateur, cru, violent, tout à l’opposé de ce qu’ils cherchent. Un peu comme les cicatrices sur ce corps de soldat qui parlent sans que les mots soient nécessaires.

***

Tout change quand Brian est reconnu apte au service et reçoit son nouvel ordre de déploiement. Il vient l’annoncer le vendredi suivant à Vince. Habillé de son uniforme, la casquette sous le bras et le regard fuyant.

Vince fait le tour du comptoir devant les mines compatissantes de Max et de Patsy. Il l’embrasse et abandonne les deux autres sans un regard en arrière.

Cet après-midi-là, ils s’aiment. Lentement. Longtemps. La séparation n’en est que plus dure. Ils ne se sont rien promis. Ils ne se sont rien dit. Vince lui donne son numéro de téléphone. Brian en fait de même. Le lendemain, il prend place dans le break de Casey. Direction Scottsdale. C’est là que travaille son ami. Il est secrétaire au bureau des admissions de l’US Army à quelques kilomètres d’une base de l’US Air Force d’où Brian doit prendre son envol.

Là qu’ils se quittent.

***

Les jours… Puis les semaines et les mois défilent.

Brian téléphone toutes les semaines. Ils parlent de tout, sauf de la guerre. De tout, sauf d’eux.

Même si, parfois, quand la chance leur est offerte, face à face par écrans interposés, ils osent les gestes qui libèrent.

***

Cinq mois après son départ, Brian annonce son retour.

 

Quand il franchit le seuil du Chapman’s, il n’a pas le temps d’ouvrir la bouche que celle de Vince se colle à la sienne. Leurs retrouvailles sont faites de sueur et de cris. De non-dits qui les rendent sourds.

Deux jours plus tard, c’est la colère de Vince qui chasse Brian. Il a annoncé à son amant qu’il repart pour l’Afghanistan. Vince est fou furieux. Il refuse de le revoir. Le traite d’égoïste, de salaud, de tous les noms d’oiseaux qui lui passent par la tête. Il crève de trouille autant que de rage.

Brian hurle que ses hommes ont besoin de lui. Qu’il ne peut pas les abandonner. Que Vince ne peut pas comprendre. Ne veut pas comprendre.

Il se fait insulter de plus belle.

« Faut croire que tu aimes ça… Tuer de pauvres gosses innocents », crache Vince, hors de lui, comprenant trop tard la portée de ses mots.

Il sait combien les morts hantent son amant, et le réveillent en pleine nuit dans la sueur et les cris. Il a même failli en perdre la vie à son tour, se retrouvant avec le canon de l’arme de service de Brian sur le front, ce dernier rêvant éveillé que Vince était l’ennemi. Il n’a dû sa survie qu’à la prudence du soldat qui, une fois le pied posé sur le sol américain, ôte le chargeur de son Sauer.

Le vide que Vince lit dans ses yeux lui arrache un bout de cœur. Brian titube sous le choc, il recule et sort.

« Vince ! », le somme Max, incrédule.

Quand il se met à sa poursuite, Brian est déjà loin. Il lui téléphone, s’excuse tout en ne pouvant s’empêcher de le juger de nouveau.

***

La veille de son départ, la porte du Chapman’s s’ouvre sur Casey, obligeant Brian à le suivre. Malgré les messes basses, il est évident qu’il engueule son ami qui traîne des pieds.

« Vince », le supplie Patsy.

Et il cède parce que son soldat va repartir et qu’il crève de trouille qu’il ne lui revienne pas…

Ce soir-là, ils se contenteront de quelques caresses. Ils ont juste besoin de se retrouver, de se pardonner, de parler et de comprendre l’autre.

Ils se quittent sur une promesse de retrouvailles. Mais aucune sur ce qui les unit.

***

De nouveau, les jours, les semaines et les mois se suivent…

C’est toujours Brian qui le contacte. Les règles de l’armée, ses contraintes, ses minutes volées. Un sourire sur l’écran pour se souvenir.

Vince joue avec les heures et le temps pour ne pas rater leurs rendez-vous. Ils sont ses bouffées d’oxygène quand toute la semaine le ronge d’inquiétude.

 

Puis… le silence…

Plus un mot… Les jours deviennent des tortures.

Les semaines des calvaires…

Jusqu’à ce mardi après-midi et la porte qui s’ouvre sur un Casey en uniforme et la mine défaite.

Vince pâlit et ne prend pas la peine de l’écouter. Il se barricade dans son bureau. Il ne veut pas savoir. Patsy attend que Casey la rejoigne, elle n’ose pas croiser son regard.

Elle refuse cette vérité qui s’avance.

***

Vince met des semaines à trouver le courage de faire cet ultime pas. Il ne sait pas quoi dire, quoi faire… Il a peur, surtout, peur de se montrer lâche, de ne pas avoir le courage d’aller jusqu’au bout de son geste… mais il se doit au moins d’essayer.

Il se gare sur le parking du Osborn Medical Center, la boule au ventre. Il attend plusieurs minutes derrière le volant, puise dans ses réserves pour trouver la force d’ouvrir cette fichue portière.

« Monsieur ? », le surprend un homme en uniforme d’un petit coup sur la vitre.

Le gardien l’observe, mais ne rajoute pas un mot. Il semble avoir l’habitude de gérer ce genre de situation. Au moins son intervention oblige Vince à réagir. Il lui sourit, crispé, et sort. Enfin.

« Désolé. »

« Pas de quoi… Je voulais surtout m’assurer que vous alliez bien. »

« Merci », penaud.

« Première fois ? », en suivant ses pas.

Vince opine, la gorge trop nouée.

« Ils sont bien, ici », distraitement.

Vince ne sait pas s’il parle des patients ou du personnel médical. Il s’en fout. Il marche sur son cœur.

L’homme l’abandonne à l’entrée, reprenant sa place de vigile, et lui poursuit son chemin jusqu’à l’accueil.

« Bonjour… Que puis-je pour vous ? », s’enquiert une jeune infirmière.

« Je viens voir un… un ami », ne sachant comment définir ce qu’ils sont l’un pour l’autre.

« Oui ? », cherchant à en savoir plus.

« C’est un militaire… Il a été transféré ici la semaine dernière… Le lieutenant Brian Gentry. »

« Gentry », répète-t-elle en pianotant sur son clavier. « Il est au service traumatologie… Troisième étage », en relevant les yeux vers lui. « Passez d’abord par le bureau des infirmières… il se peut que votre ami ne soit pas dans sa chambre », rajoute-t-elle devant le regard perplexe de son interlocuteur.

« Merci », en frottant ses mains moites sur son pantalon.

« De rien », affable.

Le trajet jusqu’à l’étage paraît interminable. Quand les portes de l’ascenseur s’ouvrent, tout semble pourtant être allé trop vite.

Vince se rend directement au bureau des infirmières. Un homme lui indique que Brian est en chambre. Qu’il va bien, compte tenu des circonstances, mais il le prévient :

« Accrochez-vous… Même s’il refusera de l’admettre, il a besoin de vous. »

Vince sait que ce vous est une généralité, mais il se persuade qu’il ne s’adresse qu’à lui. Ça lui donne la force de se diriger vers la chambre 109.

Il se fige sur le seuil.

Brian est là, assis sur une chaise roulante. Il lui tourne le dos et fait face à la fenêtre donnant sur les jardins arrière.

Vince déglutit, retient la bile qui lui monte à la gorge et lance un pathétique :

« Hey. »

Le fauteuil ne bouge pas, mais les épaules se crispent tout comme les doigts sur les accotoirs.

Vince s’avance, contourne le siège, la tête basse, et la première chose qu’il note, c’est l’absence.

En lieu et place des tibias, il n’y a plus que le vide et, au-dessus de celui-ci, deux genoux et deux bouts de reliques fantômes serrées dans de larges bandages.

De profondes cicatrices rongent les cuisses amaigries jusqu’au bord du short kaki.

« Fous le camp », crache la voix sourde de Brian.

« Non », se surprend-il à répondre sans la moindre hésitation.

Vince glisse lentement sur ses genoux pour se mettre à hauteur du fauteuil et ose enfin lever les yeux.

C’est une telle évidence qu’il en sourit.

« Non », répète-t-il.

« Sors ou j’appelle la sécurité », tentant de mettre les mains sur ses roues pour échapper au piège se refermant sur lui.

« Je partirai pas, Brian… Pas maintenant que je t’ai retrouvé… Pas après toutes ces semaines à me demander si tu étais encore vivant… Je partirai pas », insiste-t-il.

« Fous le camp », répète Brian, plus sèchement.

« Non », le faisant taire d’un baiser écrasé sur ses lèvres, exaspéré par son attitude et éreinté par ces jours d’angoisse. 

Brian le repousse violemment, manquant le faire tomber, mais Vince refuse de chuter.

« Fous le camp », vaincu.

« Jamais », en levant la main pour essuyer un léger filet de bave au coin des lèvres de son amant, ou quoi qu’il soit à présent. « On m’a dit de m’accrocher et je compte bien tenir compte de cet avis… envers et contre toi », en lui prenant le visage en coupe. « Brian », doucement.

Ce dernier se débat, mollement, tente d’écarter ses bras tout en s’y raccrochant.

« Je partirai pas », en l’embrassant. « Je partirai pas », souffle Vince sur ses lèvres.

Et Brian craque et l’embrasse avec la force du désespoir. Il bascule en avant, entraînant Vince dans sa chute.

Le baiser est fougueux, violent, désespéré, et déchire les derniers carcans du soldat, qui finit par éclater en mille morceaux.

« Je suis là », le rassure Vince en le serrant dans ses bras.

Il sent ce corps contre le sien. Il sent les moignons sur ses cuisses, mais il s’en fiche.

C’est Brian. Brian, ce foutu soldat qui a fichu sa vie sens dessus dessous.

« Je t’en supplie… Pars », d’une voix sans âme.

« Je te le redis : jamais », lui murmure-t-il au creux de l’oreille.

« Abruti », le repousse Brian avec désespoir.

« Oui, mais ton abruti », réplique-t-il en l’écartant, essuyant l’unique larme sur sa joue du bout des pouces. « Tu es magnifique », en longeant des doigts sa barbe naissante.

« Ferme-la », front contre le sien.

« Tu es magnifique », répète Vince inlassablement.

Et merde si ça paraît cliché et débile : il l’est, magnifique, son soldat.

« Je ne suis plus rien… Ça ne marchera jamais », le repoussant par les mots, le retenant dans les gestes.

« Non, nous deux, ça va rouler », réplique-t-il en laissant un étrange fou rire le libérer.

Un rire qui pue la peur du lendemain, un rire qui pue la trouille de s’attacher à cet homme encore plus qu’il ne l’est déjà. Un rire qui sent la peur de tout perdre. Cette même peur viscérale qui lui donne envie d’y croire.

Brian le regarde rire un long moment et finit par lui offrir un fantôme de sourire en retour.

« Un jour, je remarcherai », lui promet-il, mains en appui sur le sol de chaque côté de son visage.

« Je sais », cessant de rire et posant sa main sur sa nuque. « Et ce jour-là, je serai là pour voir ça », lui murmure Vince avant de l’embrasser.

***

Deux jours plus tard, le même infirmier que Vince a croisé le premier jour l’accueille avec un malaise évident. Il lui tend un petit papier plié en deux et un « Désolé » qui enfonce le clou.

« Je peux voir à travers mon reflet

Ce que je suis devenu et ce que j’ai été.

Tu vois, ton paradis ne veut pas de moi

Et ton enfer ne me laissera pas entrer. 

         Adieu,

       Brian »

Brian a été transféré dans un autre hôpital pour poursuivre sa réadaptation. Son dossier est scellé. Le secret médical interdit à l’infirmier de partager la moindre information, le patient s’y refusant.

***

Casey met des semaines à oser de nouveau franchir le seuil du Chapman’s. Max et Patsy l’accueillent comme si de rien n’était, même si leurs retrouvailles sont teintées de tristesse et d’amertume.

Vince lui adresse à peine la parole. Jusqu’au jour où un Casey abattu lui annonce que Brian a coupé tous les ponts avec son passé. Lui compris.

Du jour au lendemain, le soldat a disparu des radars. Il a vendu la maison familiale et n’a laissé aucune adresse à l’avocat qui s’occupe de gérer son héritage et la vente de ses biens.

Cinq mille dollars ont été retirés de son compte courant, et depuis, le silence.

Brian est devenu :

Invisible.

CHAPITRE I

Le soleil à peine levé, Vince et Patsy ont pris la route. Ils sont tous deux les invités d’honneur d’une radio locale spécialisée dans le rock, la KSLX. Deux interviews ont été planifiées sur la journée. Une le matin, à 10 heures, en tête à tête avec l’animateur vedette, Donald Ray, un vieux briscard qu’ils ont déjà eu la chance de rencontrer au Chapman’s, et la deuxième, plus interactive, à 13 heures, avec l’unique animatrice de la chaîne : Lilie Bell.

Sujet du jour : le retour en force du vinyle.

Ils roulent depuis près d’une demi-heure quand les hautes tours de Scottsdale apparaissent au loin. Patsy regarde défiler le paysage, ses cactus géants, ses étendues de sable et de roches à perte de vue, la chaleur qui trouble l’horizon et contraste avec l’air frais de l’habitacle. Bras croisés sur sa poitrine menue et un de ses pieds déchaussés calé sur la boîte à gants. Vince n’ayant jamais aimé allier la conduite et le bavardage, tout le trajet se fait sur fond de radio locale.

Patsy adore accompagner Vince dans ce genre d’expédition. Max lui cédant volontiers sa place, fuyant ce genre de mondanités. Cependant, depuis quelques mois, elle a tendance à appréhender ces sorties et, plus particulièrement, les soirées qui les clôturent.

Si Vince demeure celui qu’il a toujours été – avenant, sociable et professionnel –, il y a dans l’éclat de ses iris cette éternelle pointe de nostalgie et de regret qui ne semble désormais jamais vouloir les quitter. Une flamme éteinte qui l’entraîne dans des excès qu’aucun de ses proches ne lui connaissait jusqu’alors. Ils ont espéré qu’avec le temps et l’espoir d’une rencontre, elle se ranimerait. Il n’en a rien été. Vince reste hanté par un visage et quelques mots griffonnés sur un bout de papier.

Patsy soupire et se rechausse quand ils passent à hauteur du panneau de la ville.

« Scottsdale : The West’s Most Western town »

La voiture prend la direction de la cinquante-deuxième et, quelques minutes plus tard, se gare sur le parking du bâtiment qui abrite Hubbard Radio et ses cinq chaînes locales, dont KSLX.

Vince retrouve un semblant de sourire et entraîne Patsy vers l’entrée, bras autour de ses épaules.

« Prête, ma belle ? »

« Toujours, mon beau », en se collant à lui plus fort avant qu’il ne la lâche une fois les portes automatiques ouvertes.

Ils sont accueillis par un assistant de Ray qui les mène jusqu’à l’étage. Ils commencent par un court briefing agrémenté de cafés et de viennoiseries. L’animateur leur parle du déroulement de l’émission.

À 10 heures, le jingle est lancé. Tout se déroule sans aucune anicroche, dans la bonne humeur et le plaisir évident des intervenants à débattre.

 

Une fois libérée, Patsy en profite pour téléphoner à Max qui a, bien évidemment, suivi toute l’émission en direct en compagnie de Carlton, un de leurs employés. Elle met le haut-parleur pour en faire profiter Vince, le nez collé à la vitrine du premier disquaire qu’ils ont prévu de visiter.

Quelques mots, des « courage » et « à tout à l’heure », et Patsy raccroche pour suivre Vince, déjà dans la boutique.

Trois vinyles sous le bras, ils se dirigent vers le parc et son marchand de glaces. Vince se montre plus volubile. L’émission et ses achats lui ont rendu un peu de ce vrai sourire devenu si rare. Patsy se dit que peut-être, pour cette fois, la soirée se passera tout aussi bien.

À midi trente, ils retrouvent le même assistant. Il les mène cette fois jusqu’au studio où les attendent Lilie Bell et ses soixante balais camouflés sous trois tonnes de maquillage (dixit Vince au creux de l’oreille de sa complice). L’habit ne faisant pas le moine, il s’avère bien vite que Lilie connaît son sujet et, qui plus est, elle se montre plutôt drôle, avec un sens de l’autodérision qui les fait hurler de rire.

13 heures… Après les présentations d’usage.

Premier coup de fil d’un auditeur. L’émission débute sur une question sur « le pourquoi du regain d’intérêt pour le vinyle chez les jeunes ». Vince enclenche la quatrième…

Quand, une heure plus tard, Lilie annonce que la prochaine question sera la dernière, Vince et Patsy s’en trouvent dépités. Tout est passé bien trop vite.

Nouveau coup de fil à Max. Nouvelles congratulations appuyées cette fois des bravos de Cheryl, sa compagne venue lui prêter main-forte. 

 

Ils passent le restant de la journée à parcourir les rues de la ville et à fouiller les bacs des disquaires tout en échangeant avec les propriétaires des lieux que, pour la plupart, ils connaissent depuis des années. Ils terminent la journée dans un petit restaurant familial napolitain à dévorer des pâtes à la puttanesca.

Il est près de 21 heures quand ils prennent la direction de leur motel, un Super 8. Dix-sept vinyles sous le bras.

***

22 heures…

Vince se met à tourner comme un lion en cage, passant de la fenêtre pour s’assurer que sa voiture n’a pas bougé de place comme par enchantement, à la télévision où il zappe d’une émission à l’autre sans s’attarder sur aucune d’entre elles. Il soupire en s’asseyant sur le bord de son lit.

« Ça te dit d’aller boire un verre ? », propose-t-il à Patsy, qui pianote sur son clavier.

« Vince ? », suspicieux, en relevant le nez de la couverture d’une de leurs plus belles trouvailles.

Noctourniquet, des Mars Volta.

« Promis », en levant les mains en signe de reddition. « Juste un verre », tout sourire.

Patsy sait qu’il n’en restera pas là.

Depuis quelques semaines, dès que la moindre occasion se présente, Vince se rue dans le bar le plus proche. 

Il y boit de trop, souvent…

Quand il ne termine pas ivre, il quitte le bar avec un partenaire, homme ou femme, pour revenir le lendemain plus fermé qu’une tombe et plus muet que son locataire.

Quand l’alcool prend le dessus, ça se termine une fois sur deux par une bagarre à laquelle Patsy se retrouve mêlée bien malgré elle.

Mais c’est plus fort qu’elle, elle ne peut pas le laisser. Il y a tellement de désespoir et de colère derrière chaque coup porté.

Le réceptionniste du motel leur conseille le Hell’s Gate, à cinq minutes de là. Vince adore le nom, Patsy beaucoup moins. Il n’augure rien de bon. 

 

Ils se garent sur un parking majoritairement occupé par des motos et des pick-up.

Vince jette un regard dans le rétroviseur. Il se fait un clin d’œil. Patsy se fait la réflexion que ça manque cruellement de naturel.

La portière claque. Elle hésite un instant et le suit tout en sachant très bien où tout cela va finir.

Le bar est bruyant. Vince exulte, Patsy grimace.

Un vieux juke-box crache d’anciens morceaux de rock pendant que les boules des trois tables de billard se heurtent entre rires gras et bouteilles qui trinquent.

Vince se dirige immédiatement vers le comptoir, où se tiennent une jeune femme blonde et un petit homme chauve. Les verres glissent sur le zinc, les sourires s’échangent, les billets se tendent.

« Bonsoir », leur lance-t-elle en essuyant un verre. « Qu’est-ce que je vous sers ? », en le rangeant.

« Deux bières pression, s’il vous plaît », minaude Vince.

« Ça fera 6 dollars », tout en attrapant une chope et en la plaçant sous la pompe.

Vince fouille sa poche et en ressort une petite liasse, dont il tire un billet de dix.

La jeune femme s’empare d’une spatule, élimine le trop-plein de mousse et pose le verre devant Vince avant de réitérer les mêmes gestes pour la deuxième. Indifférente aux regards langoureux de son client.

Désabusé, Vince se place dos au comptoir pour observer la salle. À droite, dans une large alcôve, les billards. À gauche, le juke-box et des tables hautes avec des tabourets tous occupés.

Le reste se partage entre tables et chaises qui s’entremêlent dans un joyeux désordre.

Ça sent la sueur et le cuir. Ça rit beaucoup surtout. Des rires imbibés, pour la plupart.

Le visage de Vince se renfrogne quand il s’arrête sur un couple un peu en retrait qui s’embrasse avec tendresse. Il les fixe longuement tout en sirotant sa bière au goût d’amertume.

Il sent le regard de Patsy posé sur lui. Il ferme les yeux. Il lui a fait une promesse, il va tâcher de la tenir, mais…

 

Les heures défilent…

Devant Vince, les bières ont fait place aux whiskys. Patsy a réussi à trouver une place assise à l’une des tables hautes. Il l’y a suivie d’un pas mal assuré en grommelant qu’ils étaient mieux placés au comptoir.

Il s’appuie sur la table et vide son verre. Il lève la main pour héler la serveuse quand un léger sourire concupiscent illumine son visage. Patsy suit son regard. Une femme brune lui fait du gringue sans retenue.

Vince pose son verre, sourire ivre, et se dirige vers la table.

La femme n’est pas seule. Elle est accompagnée de deux jeunes filles plus jeunes et bien moins avenantes.

« Je vous offre un verre ? », lui propose Vince.

« Ça sera avec plaisir », aguicheuse après une courte hésitation de principe.

« Génial », en lorgnant son décolleté.

Il s’apprête à lui demander ce qu’elle veut boire quand un homme se glisse entre eux.

« Je te conseille de dégager », balance celui-ci d’une voix grave.

« Et toi de t’écarter, tu me gênes là », réplique Vince, joignant le geste à la parole sans lui porter le moindre intérêt.

« Digan », le supplie la voix lasse de la brune.

« Toi, la ferme, J.J. », en la pointant du doigt sans décrocher son regard de Vince.

« Tu devrais te montrer plus poli avec les dames », sur un ton moralisateur, un peu pâteux.

« C’est pas une dame », réplique Digan. « C’est ma frangine, du con », index frappant sa poitrine.

« Raison de plus », en repoussant sa main.

***

Patsy sort de la voiture, en fait le tour et ouvre la portière arrière. Vince est avachi sur la banquette, grognant dans un demi-sommeil.

Elle se penche et le tire vers l’extérieur. Il se met à rire, grisé, tout en se raccrochant maladroitement à elle en baragouinant des mots inaudibles.

Trop saoul, il aura suffi d’un seul crochet du droit de Digan pour le mettre K.-O. Vince s’est affalé comme un sac de pommes de terre sur le sol après avoir essayé vainement de se retenir à la table voisine.

Digan l’a regardé avec morgue avant de s’en détourner pour attraper sa sœur par le bras et la sortir de force du bar, sous les vociférations de ses amies.

Après un petit moment de flottement, les clients ont repris le cours de leurs conversations et de leurs parties de billard.

Un inconnu a aidé Patsy à transporter Vince jusqu’à la voiture avant de lui souhaiter bonne chance.

Couché sur le lit, Vince se débat mollement quand Patsy lui ôte ses chaussures, sa veste et lui déboutonne sa chemise.

Elle disparaît ensuite dans la salle de bains et en revient avec une serviette humide afin de lui nettoyer son arcade sourcilière ouverte.

Vince continue de baragouiner dans sa barbe. Patsy lui répond des « shhh » et des « dors » qui finissent par l’apaiser.

Elle veille sur lui quelques minutes avant de se lever et de prendre une douche pour ensuite se coucher à son tour.

 

Le réveil est pénible. Vince ouvre les yeux, avant-bras droit posé sur ceux-ci pour se protéger du soleil qui inonde la pièce. Il a la bouche pâteuse et son crâne est à deux doigts d’exploser. Toute sa joue le tiraille. Il grimace sous la douleur diffuse.

« Merde ! », bafouille-t-il alors que son estomac se retourne.

« Salut », hurle Patsy, assise au pied du lit.

« La ferme ! », couine Vince en attrapant son oreiller pour s’enfouir dessous.

« J’ai commandé du café… C’est tout ce qu’on peut avoir, ici… Pour les œufs brouillés, le lard, les frites et… »

« Oh, putain… Patsy », gémit Vince en se levant brusquement pour se ruer vers la salle de bains.

Il l’entend rire alors qu’il se vide les tripes au-dessus de la cuvette de la toilette.

 

Après s’être passé le visage sous l’eau froide, Vince fouille son sac à la recherche de sa nouvelle et plus fidèle amie : sa boîte d’antalgiques. Il en avale deux et relève les yeux sur son reflet.

Il a du mal à se reconnaître et son visage blessé n’en est pas la seule raison.

Il aurait dû passer à autre chose depuis longtemps, il le sait. Il a essayé, mais rien n’y fait ; ni le Chapman’s ni ses soirées de beuverie… et encore moins le sexe.

Tout ça le bouffe… Il se déteste d’en être arrivé là.

Il serre le rebord de l’évier de ses deux mains et étouffe un rire amer. Il se trouve tellement pathétique.

Quand il sort de la salle de bains, Patsy lui sourit doucement et s’abstient de tout commentaire. Sur la table, deux gobelets de café. Vince hésite à prendre le sien avant de s’en saisir et de retourner s’asseoir sur le bord de son lit.

« Je suis désolé », en fixant le bout de ses chaussettes, grimaçant face à l’odeur âcre du breuvage qui lui monte au nez.

« Boire n’y changera rien, tu sais », ose-t-elle.

« Je sais », résigné. « Mais ça aide », refusant de croiser son regard. « … en attendant que ça passe », en buvant une gorgée.

« Vince ? », inquiète.

« Putain, ce café est infect », moue dégoûtée tout en se levant.

L’instant de grâce éphémère est passé. Patsy sait qu’elle n’obtiendra rien de plus. Vince pose le gobelet sur la table.

« Magne-toi… On se barre… j’ai besoin d’un vrai café », coupant court à toute tentative de discussion.

Patsy vérifie n’avoir rien oublié et referme la boîte qui contient les vinyles.

Elle sort son téléphone et appelle le magasin. C’est Max qui décroche.

Ils rentrent.

Au ton de sa voix, il sait et soupire.

***

Vince sort du frigo un sandwich fait maison, une bière qu’il cale entre ses doigts par le goulot, et opte pour une soirée canapé.

Il s’installe devant la télévision, attrape la télécommande et pose ses pieds sur la table basse. Il jubile à l’idée que Patsy enragerait de le voir ainsi. Oui, mais Patsy ne vit plus ici…

Une pointe au cœur et une gorgée de bière pour l’effacer.

Il zappe et s’enfonce dans les coussins, assiette et sandwich sur les cuisses, fin prêt pour savourer la rediffusion de Coyote Ugly.

Il lui faut moins d’une heure pour piquer du nez et s’endormir. Sur son visage se reflètent les images de l’écran et, sous ses paupières closes, une confusion d’éléments où s’égarent et se mêlent relents de bagarres, bouteilles qui se vident, une tente et une chambre d’hôpital.

 

Au milieu de celle-ci, une chaise roulante vide. Puis, soudain, les murs se mettent à suinter un sang épais.

« Fous le camp », fait l’écho du sang qui coule. « Fous le camp », avant qu’une vague rouge ne l’emporte hors de la chambre.

Trempé, Vince se rue vers la porte qui s’est refermée derrière lui. Quand il l’ouvre, il se retrouve dans une chambre blanche immaculée totalement vide.

 

« Brian ! », en se réveillant brusquement, renversant la fin de sa bière sur le canapé. « Merde ! », en balançant l’assiette contre le mur avant d’enfouir son visage entre ses mains.

Quatre mois et six jours à tenter de guérir de lui.

Vince boit pour noyer son visage dans l’alcool et baise pour l’effacer.

En vain…

 

0
    0
    Your Cart
    Your cart is emptyReturn to Shop