Pour tous ceux à qui on a plombé les ailes,

Ceux qui combattent le même monstre que celui de Charlie.

N’oubliez pas que rien n’est immortel.

Qu’un jour, il sera anéanti.

MÉLOPÉE MEURTRIÈRE

 

Sometimes I think of letting go

And never looking back

And never moving forward so

There would never be a past

Linkin Park, « Easier to Run », Meteora, 2003.

Une note, puis deux. Une déferlante prodigieuse où ma voix me transporte dans des lieux que je n’explorerai jamais, où ta guitare hurle à n’en plus pouvoir. À l’unisson avec nos cœurs, nos âmes chantent aussi. Elles voltigent avec la mélopée de l’instrument, la puissance de mon timbre. Avec elles s’envolent quelques-uns de mes malheurs.

Tu joues sans avoir besoin de réfléchir ; les paroles s’échappent sans même que j’en connaisse les mots. Les paupières fermées, je vogue à travers cet univers qui n’appartient qu’à nous, que le temps a façonné avec notre passion. Celle d’écouter, de respirer, de toucher et de goûter la musique. Contre mon cœur explosent mille et une couleurs, étincelles de vie qu’on ne pourra pas m’usurper.

Tes yeux trouvent les miens. J’y lis une force soudée, une détermination inégalable. Un sourire peint mes lèvres. Il te contamine. Tu m’adresses un regard tendre, rassurant. Tes doigts dansent encore quelques secondes, avant que ma voix s’éteigne avec le cri de la symphonie. Des applaudissements retentissent et notre père se place devant l’objectif de la caméra.

— Papa, râlé-je, pousse-toi sur le côté, tu gênes !

Il se décale avec un sourire grimacé, sans arrêter de nous féliciter. La fierté dans ses yeux m’emplit le cœur de courage alors que tu me jettes une œillade complice.

— On l’a fait sans fausse note, frangin ! t’exclames-tu.

— C’était pas gagné d’avance…

— Tu rigoles ? Tu t’es pas entendu. Là, t’as presque dépassé ton idole !

— Dis pas de connerie, je l’égalerai jamais.

Une pointe de déception pince ma poitrine. J’empoigne mon pendentif, celui que je porte à chaque fois que je chante. Presque aussi gros que ma paume, il arbore fièrement le symbole du groupe qui, chaque jour, me pousse un peu plus au sommet, où m’attend la fin de mon rêve.

— Hé, m’appelles-tu, t’as géré. Ne doute pas maintenant.

Je relève la tête, les sourcils arqués, et tu me souris de toutes tes dents. Tu as toujours eu plus de confiance en toi, en nous. Moi, je faux bien plus que toi. Tu t’en fous. De toute façon, tu t’en fous de tout tant que je suis heureux. C’est sans doute notre plus gros point commun.

— Allez, fais-moi un sourire.

Je plisse le nez et ça t’amuse. En me tirant la langue, tu t’approches du caméscope âgé et enclenches le bouton d’arrêt. L’image se fige sur la moitié de ton visage, étirée d’une moue moqueuse, mais surtout pleine de gentillesse.

Je la contemplai longuement, cette image de toi encore en vie. Les larmes au bord des yeux devant l’ordinateur, une jambe repliée contre mon cœur las, qui pourtant continuait de battre. Ou plutôt, continuait de m’abattre.

Peu à peu, ton sourire disparut derrière les maculations de sang, la joie s’envola de tes yeux écarquillés par la terreur. Les côtes enfoncées, le corps défoncé, tu me fixais sans me voir. Et moi, je hurlais. Hurlais à en devenir fou.

On m’empoigna la gorge, me remua les tripes. La nausée remonta. Les coups talonnaient mes côtes dans une mélodie que je ne voulais plus jamais ressentir. La panique me souffla à l’oreille, serra mon cou jusqu’à ce que l’air n’y passe plus. Je m’époumonai encore, t’appelai, te suppliai d’arrêter ta plaisanterie. Elle n’était pas amusante. Elle était déchirante. Je voulais que ça s’arrête.

La crise remonta dans mon crâne, pressé entre deux étaux. Ton murmure, dernier soupir d’une vie que j’avais broyée, insufflait en moi l’impression d’être prisonnier entre des barbelés. Mes yeux paniqués trouvèrent la porte entrouverte de la salle de bains.

« Résiste. »

Je me précipitai sur la commode, la percutai et m’écroulai à genoux. D’une main tremblante, j’attrapai la boîte que j’avais posée la veille. Un spasme me bouscula. Mon souffle mourut encore. Mes doigts tressautèrent, m’empêchèrent de saisir ces foutus cachets ; les seuls qui pouvaient me calmer.

« Ne recommence pas. »

J’ignorai la voix, parvins à en prendre un, puis m’empressai de l’avaler d’une traite. Ils étaient affreusement amers. Je me recroquevillai, les paupières closes, le souffle haletant, et repliai les jambes contre mon torse, non sans éveiller les mêmes douleurs, celles qui me rappelaient que j’avais survécu.

Moi, mais pas toi.

Je donnai le temps à mon corps de s’apaiser, même si mon cœur continuait de crier, et laissai les tremblements se calmer, ma respiration ralentir lentement. Les images devinrent floues, comme si elles n’étaient qu’un mirage. Le hurlement se tut, il ne paraissait plus qu’un murmure lointain, à peine audible.

Ils avaient repris. Les rêves éveillés recommençaient.

J’inspirai profondément et, les paupières toujours closes, je me mis à répéter ces mots, les mêmes que l’on m’obligeait à ressasser depuis des mois :

— Je… m’appelle Charlie. J’ai vingt-deux ans. J’ai subi un traumatisme.

Je n’aimais pas ce terme : traumatisme. C’était ce qu’ils disaient tous. Je les entendais rabâcher les mêmes phrases sans arrêt. Je ne les croyais pas. C’était faux, un enchevêtrement de mensonges qui n’avaient que pour seul objectif celui de me blesser, de me briser. Mais plus le temps passait, plus je me demandais si ce n’était pas moi, le menteur.

Je remuai la tête. Je n’avais pas le droit de faire ça, encore moins de le dire. Tu ne l’aurais pas cautionné.

Sam… mon pote, mon meilleur ami, mon frère.

« Mort. Il est mort. Répète-le, Charlie », m’ordonna la voix dans mon crâne.

Je secouai de nouveau la tête. Non, je ne le répéterais pas. Je refusais, je ne pouvais pas, ce mot m’était impossible à prononcer. Je me recroquevillai un peu plus. Les secondes coulaient, mais je ne bougeais pas, la tête enfouie dans mes genoux, frissonnant à chaque filet de sueur froide qui glissait le long de mon dos. Mes cheveux collaient à mon visage poisseux, entravaient ma vision déjà brouillée par les larmes. Même si la torture venait de cesser, mon âme suppliait qu’on mette fin à son supplice, qu’on lui accorde le repos qu’elle n’avait plus. Le temps l’affaissait.

Ma main s’appuya sur le meuble et me releva. Mon regard croisa celui de mon reflet. Un reflet méconnaissable, le reflet d’un homme vaincu.

« Reprends-toi, Charlie. »

Je grinçai des dents. Qu’est-ce que tu dirais de moi ? Que j’étais pathétique. Et tu aurais raison. Ce jour-là, si je t’avais écouté, tu serais à mes côtés. Tu te moquerais de mes cheveux jamais coiffés, de mon corps de lâche. Tu continuerais tes blagues absurdes et tes tendances à plaisanter pour rien. Tu me sourirais, me dirais que, cette année, on réaliserait notre rêve.

Une boule épineuse grossit dans ma gorge et contint mes pleurs. Je m’appuyai sur le lavabo, mes jointures bientôt blanchies par mon étreinte, et ne déviai pas mes yeux de ce visage. J’affrontai ces prunelles sombres, celles qui reflétaient les mots que j’étais incapable de prononcer. J’eus envie de cracher sur le miroir.

« Ça suffit, Charlie. Redis-le. »

Je ne clignai pas des paupières malgré les picotements dans mes rétines ; je continuai de me dévisager, de me confronter à ce que je voyais. C’était ce que je devais faire, la seule solution pour ne pas être un lâche. Je me répétai, à voix basse :

— Je m’appelle Charlie. J’ai vingt-deux ans. J’ai tué mon frère.

« Ce ne sont pas les paroles, recommence. »

Je ne les connaissais plus, je voulais les oublier. Ce refrain me blessait, m’étreignait jusqu’à m’étouffer. Une mélodie sans joie, sans vie. Quelque chose d’infâme qui me déchirait. À quoi bon le répéter ? J’avais, depuis bien longtemps, cessé de chanter. Alors, pourquoi la musique restait ? Une musique où les instruments jouaient faux, grinçaient sous le poids de la culpabilité. Un poids qui terminait de m’écraser.

Je remuai la tête, rompis le contact visuel avec mon reflet et baissai les yeux, les mains toujours crispées sur le lavabo. Un haut-le-cœur me percuta la gorge. Je plaquai ma paume contre ma bouche pour me retenir de recracher le cachet.

« Recommence. »

La gorge nouée, je me mordis la lèvre et m’obligeai à le redire, à vomir ces mots dénués de sens, mais qui, malgré tout, restaient les seuls à me rappeler qui j’étais vraiment :

— Je m’appelle Charlie. J’ai vingt-deux ans. J’ai…

Je serrai les dents. Mon cœur déchanta.

— Je veux que ça s’arrête.

VALSE DE MOTS MARIÉS

 

How much deception can you take?

How many lies will you create?

How much longer until you break?

Your mind’s about to fall

Muse, « MK Ultra », The Resistance, 2009.

La tête penchée au-dessus de l’évier, je rendis mon déjeuner alors que mon estomac se contractait douloureusement. La musique continua de geindre dans mes oreilles. Les maux de tête m’assaillirent de vertiges nouveaux tandis que je me cramponnais au plan de travail de toutes mes forces. Elles faiblissaient déjà. Un violent frisson me traversa le dos. Lentement, je tombai à genoux, la tête contre les portes du lavabo. J’aurais dû me douter qu’après plusieurs mois sans y avoir touché, les anxiolytiques assèneraient à mon corps leurs foutus effets secondaires. J’étais pourtant parvenu à me sevrer, mais j’avais encore échoué.

Le sol ondulait tellement sous mes pieds que l’envie de vomir était devenue insoutenable. Une inspiration sifflante m’échappa. L’acide me brûlait la gorge. Je fermai les paupières, le cœur lourd, le temps que mes muscles se décrispent. Dans mes tympans bourdonnaient des abeilles illusoires, dans mes jambes fourmillaient des milliers d’insectes. C’était désagréable. Douloureux, surtout.

Ton rire cogna mes tempes. Ce même rire qui, dès que j’étais malade, essayait de me rendre le sourire. Aux yeux des gens, il s’agissait de moqueries. Aux miens, c’était la preuve que tu ne me lâcherais jamais. Ta main se posa sur mon épaule. Je grimaçai de nouveau.

Comme j’aimerais que tu sois là…

Avec difficulté, je me relevai et rinçai le lavabo, puis me détournai de la cuisine. Le cadran de l’horloge m’indiquait presque dix-neuf heures, l’horaire auquel venait mon infirmier il y avait encore un mois. Sauf que maintenant, j’étais tout seul, parce que j’avais appris à commander mes courses sans aide et à me rendre à la pharmacie sans perdre le contrôle. Les médecins appelaient ça des progrès. Pour moi, ils démontraient que j’avais régressé au point de ne sortir que lorsque j’y étais contraint. Mon dégoût fit remonter l’acide de ma gorge. Je n’avais plus rien à vomir.

Je me laissai tomber sur la chaise miteuse de mon salon. Ma vue encore un peu trouble, j’attendis quelques minutes. Mes yeux effleurèrent les feuilles vierges sur la table sombre. J’en saisis une avec un critérium. Mes mains moites pressèrent le crayon, puis je me mis à écrire. J’écrivis ce qui me passait par la tête, parfois des mots, des phrases, des paragraphes entiers.

Chaque syllabe détenait sa puissance musicale, il suffisait d’entendre sa mélopée.

Sous mes yeux se dessinait l’illusion réelle de la paix, de cette tranquillité trouvée à travers l’art d’écrire.

Mon téléphone vibra dans ma poche. Je sursautai. Mon illusion disparut en fumée.

Idiot.

Je saisis mon portable et lus le message de mon meilleur ami, Zachary. Il m’annonçait qu’il serait là pour m’accompagner. Mon cœur s’agita de joie et de crainte à la fois. Je ne voulais pas me souvenir que, demain, je devais me rendre là-bas après quatre semaines de fermeture pour le mois de janvier. L’angoisse me saisit la gorge. Je ne voulais pas y aller, mais ce n’était plus mon choix. Sinon, ma mère aurait une bonne raison de précipiter son ultimatum.

Cette seule pensée me fit frémir. Je lâchai mon crayon, me levai tant bien que mal et m’assis sur le canapé. Du coin de l’œil, je toisai le tube de crème sur la table basse que j’avais délaissé quelques heures plus tôt, avant de me résoudre. De toute manière, si je ne le faisais pas, mon kinésithérapeute s’en chargerait à ma place. Alors, d’un geste las et accoutumé, j’ôtai mon pantalon trop large et pris la pommade. J’en appliquai dans ma main. La musique s’accéléra. Ou peut-être était-ce mon cœur. Ma poitrine se pinça douloureusement tandis que mon regard glissait vers mes jambes. Elles étaient laides. Je ne m’y attardai pas, appliquai la crème sans les affronter et appuyai doucement où les articulations demeuraient fragiles. Je crispai les paupières. Mes pouces forcèrent la peau encore dure de mes cicatrices. Je geignis et suspendis mes gestes.

« Persévère, Charlie. »

Pour quoi faire ?

Je secouai la tête, analysai furtivement les traces qu’il me restait de cette nuit-là et recommençai mon massage sur ma hanche. Lorsque mon index toucha l’aine, je reçus un électrochoc. Tous mes muscles se tendirent. Je couinai malgré moi. Les larmes de douleur perlèrent. J’abandonnai. À quoi bon me blesser encore ?

« Pour être soulagé plus tard », me dirait ma psychiatre, et elle aurait raison.

Sauf que je n’avais plus envie. Plus envie de me battre contre ce que je méritais. C’était le juste prix à payer.

Je rejetai le tube d’un geste agacé, affaissai les épaules et soupirai. La fatigue m’étreignait déjà, la nuit à peine parvenue. Avec plus de lenteur, je me rhabillai. Encore une fois, je baissais les bras. La colère naquit, les démangeaisons à sa suite ; elles revenaient toujours. J’eus envie de me gratter les avant-bras, où grouillaient d’autres insectes imaginaires. Au lieu de ça, je tirai sur les manches de mon gilet et allumai la télévision. Je n’avais pas de chaînes, seulement un lecteur DVD. Celui d’hier y demeurait encore. J’avais envie de te revoir, tu me manquais. Alors, j’appuyai sur le bouton rouge. La vidéo démarra, mon âme vogua à travers les images.

Ce soir encore, je resterais ici, à respirer à travers une tout autre réalité effacée des mémoires. Excepté de la mienne. Ce soir encore, je me coucherais les yeux hantés par les fantômes.

Et demain, le même cercle recommencerait sa ronde.

ÂME POÉTESSE EN DÉTRESSE

 

A couple years back and forth with myself in a cage

Banging my head against the wall, tryna put words on a page

All I needed was the last thing I wanted

To be alone in a room, alone in a room

Asking Alexandria, « Alone In A Room », 2017.

Un pas après l’autre, une expiration à chaque avancée, et pourtant, la douleur persistait. Mon corps me hurlait que je ne devais pas y aller, que ça ne servirait à rien. Et c’était le cas.

Non, ça ne servait à rien.

Les poumons comprimés, je sentais l’air me manquer. Les épaules tassées, les yeux baissés, je fuyais chaque regard. Je m’arrêtai face aux portes du bâtiment, l’estomac noué, le cœur battant. Il me faisait peur. Il me surplombait de toute sa hauteur, me guettait d’un œil agressif. Ses briques sanglantes s’encastraient les unes dans les autres, résistant tant bien que mal au lierre qui se faufilait entre leurs rainures. Le toit aux tuiles rouillées paraissait affaissé par le temps.

— Charlie.

Une main effleura mon bras. Je sursautai et fis volte-face.

— Hé, tout va bien, c’est moi.

Mes épaules retombèrent tandis que j’inspirais. Zachary me sourit, avec cette pointe d’inquiétude qui ne le quittait jamais. Il m’avait suivi jusqu’ici, mais sa présence, je n’avais de cesse de l’oublier. J’essuyai mes yeux pour le gratifier à mon tour d’un misérable sourire. Mon attention reportée sur le bâtiment du centre-ville, je réprimai un mouvement de recul.

— Ça va le faire, Charlie, m’assura Zach. Ça s’est bien passé, la dernière fois, tu te rappelles ?

Je hochai vaguement la tête. En apparence, oui, ça s’était bien passé. La fois d’avant aussi. Et toutes les fois précédentes n’avaient pas fait exception. Mais l’appréhension étouffait toujours mon souffle.

« Respire, Charlie. Tu dois respirer. »

Je pris une goulée d’air et pénétrai dans l’entrée, où plusieurs manteaux s’entassaient déjà. J’entendis des voix, les mêmes que je côtoyais depuis huit longs mois. Certains timbres graves dominaient les plus faibles. Ils se mêlaient pour former un brouhaha qui m’empêchait de tous les compter. Il y avait du monde, beaucoup trop de monde.

Je restai là, attentif à chacun des sons qui m’encerclaient. Avec le temps, j’avais pris pour habitude d’accorder chaque voix à son propriétaire. Je reconnus celle de Susan, aiguë et légèrement tremblante. Elle laissait paraître son anxiété face aux gens tout en démontrant sa volonté de la surpasser. Celle de Gabriel perça la cacophonie. Elle ne chancelait sous aucune crainte. De nouveaux bruits se mélangèrent aux premiers, des chants dont la tonalité différait. Malgré leurs dissemblances, aucun ne paraissait se détacher d’un autre. C’était toujours cette même mélodie gorgée de paroles qui n’étaient pas pensées. Un bourdonnement insupportable n’exprimant que des mensonges prononcés sans le moindre regret. Ils me lassaient autant qu’ils m’effrayaient.

Je me retins de faire demi-tour, de déguerpir malgré les supplications de mon esprit. Les sourcils froncés, je continuai d’identifier chaque personne pour m’assurer que je les connaissais toutes. Après tout, l’association n’avait accueilli que deux membres supplémentaires en plusieurs mois.

Ma certitude explosa lorsqu’une voix inconnue se décrocha des autres. Une voix modulée, dont le timbre communiquait sa jovialité. Une voix paisible. Mon cœur se remit à cogner sauvagement dans ma poitrine. Je ne la connaissais pas, je ne l’avais jamais entendue.

Zachary, qui avait attendu à mes côtés, posa une main sur mon épaule et la pressa avec douceur. J’échangeai un regard avec lui, lâchai un soupir tremblant, puis me fis violence pour avancer.

Je traversai le hall aux murs défraîchis qui menait devant la porte que je haïssais le plus. Je n’eus pas à l’ouvrir, Zachary le fit pour moi. Il abaissa la poignée et je fermai les paupières. Là, derrière le noir, des visages se tournaient, m’observaient.

« Ce ne sont que des regards, ils ne te feront rien si tu ne leur donnes aucune importance », me répétait Jeanne, ma psychiatre.

Aucune importance, aucune.

Je rouvris les yeux, croisai ceux des autres, tous familiers. Et même si j’en mourais d’envie, je me forçai à ne pas détourner les miens, à soutenir le poids de leur attention. Toujours les mêmes regards criant la pitié. Ces mêmes sentiments. Ils me dégoûtaient, me scindaient et fissuraient le masque que j’avais essayé de façonner. Toujours plus aiguisé, leur tranchant taillait mon âme à chaque affront. J’avais l’impression d’être nu, que mes émotions s’échappaient de leur étreinte. Je rivai ma tête vers le sol. Zachary serra un peu plus mon épaule.

— Bonjour, Charlie ! me salua Judith, l’une des bénévoles, avec enthousiasme.

Je répondis par un bref hochement de tête, accompagné par un vague sourire empli de faussetés. Je pensais qu’elle m’embrasserait la joue comme chaque semaine, mais je ne reconnus pas son allure vive lorsqu’elle me rejoignit. Je déglutis. Une ombre se dessina sur le vieux plancher, plus imposante que celle de Judith. Une voix détona contre mon torse et brisa mon masque déjà amoché :

— Salut, je m’appelle Esteban. J’suis un nouveau bénévole.

Je sentis mon corps tressaillir. Je tentai de dissimuler mes tremblements, de ne rien laisser transparaître. Impossible. Un rire dépité résonna dans mon crâne. C’était elle, cette voix sucrée que j’avais entendue quelques minutes plus tôt. C’était lui, le nouveau.

Je relevai le menton et le toisai. L’espace d’un instant, je crus que mon cœur s’était arrêté. La voix fusionna avec le visage me faisant face. Les deux se complétèrent, s’accordèrent dans une harmonie parfaite. Son regard d’acier brûlait d’une joie ardente. Quelques longues mèches blondes bataillaient au-devant de ses yeux. Les autres avaient été nouées en un chignon coulant. Un sourire ourla ses lèvres fines. Ses iris étaient différents, dépourvus de mensonges. Plus encore, j’avais l’impression que du mépris vrillait dans leur éclat.

Mes yeux dévièrent vers la poigne qu’il me tendait. Une bouffée de peur me saisit. Je me mordis une nouvelle fois la joue en essayant d’apaiser la brûlure qui irradiait dans mes côtes. Lentement, j’approchai ma main, sans parvenir à masquer ses tressautements. Sa paume entra en contact avec la mienne et provoqua une sensation désagréable.

— Ça va ? m’interrogea Esteban.

Je me figeai. Mon étreinte se raffermit, à tel point que je vis Esteban grimacer. Je ne répondis rien. Mes muscles se raidirent et infligèrent à mon corps une douleur supplémentaire. J’étais paralysé, totalement crispé. Que devais-je faire, maintenant ? Qu’allait-il penser de moi ? Que j’étais dingue. Mes épaules se tendirent. Ma main pressa nerveusement la sienne, sans que je parvienne à lâcher ma prise. Je déglutis avec peine, mais ma bouche ne s’ouvrit pas, mes lèvres restèrent scellées. Je ne pouvais pas, je n’y arrivais pas. Judith se pencha vers Esteban et l’informa, tout bas :

— Il ne parle pas.

Une souffrance transperça ma poitrine ; la même que cette nuit-là. La nuit où j’avais perdu ma voix. Une voix que les gens disaient magnifique, qu’ils qualifiaient de splendide. Elle était toujours sûre d’elle, toujours évocatrice des émotions que je ressentais. Elle était fidèle à Charlie. Jusqu’à m’être arrachée en même temps que le reste. Je ne chantais plus.

Sans toi, je ne pouvais plus.

Mon entourage pensait que je ne voulais pas, sans comprendre que ce n’était pas un choix. Que ce n’était pas mon choix. Personne n’avait trouvé comment arrêter ces crises répétées, ces tortures que je m’infligeais. Chaque nuit, chaque jour, je revivais cet enfer, comme si le souvenir était piégé dans une boucle que j’étais le seul à pouvoir arrêter sans savoir comment. Oh, les médecins parlaient de mutisme sélectif dû au traumatisme et de toutes sortes de termes, auxquels ils n’avaient jamais aucun remède. Je m’en fichais. Finalement, ils ne résumaient qu’une chose : je ne pouvais plus prononcer le moindre mot devant les autres. Les seuls qui pouvaient encore m’entendre étaient mon père, toi et moi. Même avec Zachary, l’anxiété primait sur la rationalité. J’étais frappadingue.

Lorsque ma voix s’était éteinte, elle avait emporté une part de moi, avait pris à mon âme un morceau précieux. Celui qui faisait mon équilibre.

— Charlie ? m’appela Zachary. T’es avec nous ?

Je battis des cils et reportai mon attention sur Esteban, qui n’avait pas bougé. Les sourcils légèrement froncés, il me regardait avec une pointe de déception. Je lâchai sa main et me reculai de quelques pas. Je retins une plainte lorsque des picotements se vivifièrent dans ma jambe. Mes doigts se crispèrent autour de ma béquille jusqu’au blanchissement de mes jointures. Les souvenirs se volatilisèrent, balayés pour ne me laisser que ce douloureux étau m’enserrant l’estomac.

— ‘Scuse-moi, j’ai été maladroit, lâcha Esteban, son timbre trahissant son mal-être.

Malgré ce léger tremblement, sa voix ne perdait rien de son éclat. Un éclat puissant. Effrayant. Parce qu’il était vivant. Mon cœur sursauta de nouveau, mes jambes me soutinrent tant bien que mal. Il devait me prendre pour un fou.

« Charlie, n’oublie pas de respirer. »

Mais mon souffle restait chaotique, piégé dans ma gorge nouée.

« Il est simplement là pour t’aider. »

Si seulement il le pouvait, si seulement il y parvenait. Cette putain d’association ne m’apporterait pas ce dont j’avais besoin. J’avais raison, ça ne servait à rien, à part me remémorer les mêmes mots, les mêmes images, celles qui me terrassaient. Zachary s’était trompé, ça ne me permettait pas d’oublier, ne serait-ce que pour quelques secondes.

Tu étais là. Me murmurais à l’oreille que ce n’était pas ma place. Que ma place était à tes côtés, loin de tous ces gens aux masques informes et aux voix traîtresses.

« Charlie, ça suffit, tu as tort. »

Je n’avais pas tort, c’était faux. Tout était faux.

Des conneries, un ramassis de conneries.

Les larmes menacèrent de jaillir, ma vision s’embua sans que je sache vraiment pourquoi. Je n’étais pas en danger, personne ne me voulait du mal, personne ne voulait me blesser. Alors pourquoi cette foutue panique m’enserrait les poumons ?

J’avais pourtant essayé de rester calme, de ne pas laisser l’angoisse me dominer. Mais elle était là. Elle tapissait tout mon courage. Elle ne me donnait qu’un goût amer ; une poitrine si oppressée que je n’arrivais plus à respirer.

Encore une fois, elle eut raison de moi.

Les voix faisaient écho dans mes oreilles, se fracassaient contre mon crâne douloureux. Le sang pulsait à mes tempes. Je ne voyais que le flou. Je tentai de faire cesser les nouvelles images qui m’étreignaient férocement. Une main saisit mon bras et me tira en arrière. Je m’affalais sur une chaise, lorsqu’un carnet fut déposé sur mes genoux.

— Vas-y, Charlie, me murmura Zachary avec douceur.

Mes doigts tremblants s’emparèrent du crayon qu’il me tendait et la mine se mit à frotter le papier. Je ne réfléchissais pas, je n’en avais pas besoin. Je me laissais aller. Mes pensées dérivaient, voguaient à travers les mots que j’écrivais. Ils se frayaient un chemin entre mes émotions, guidés par ma volonté de tout oublier. Et à chaque mot écrit, une nouvelle inspiration naissait.

Mon cœur s’apaisa. Je me calmai, ma respiration reprit sa régularité. La main posée sur mon épaule la pressa affectueusement pour me tranquilliser. Je levai les yeux vers Zachary, mais le regard que je rencontrai n’était pas le sien. C’était celui d’Esteban. Un sourire peignait toujours son visage, en plus de l’air coupable qui venait de s’y joindre. Je déglutis et, tant bien mal, essayai de me contrôler. Malgré l’affolement dans ma poitrine, je parvins à garder une expression impassible.

— J’suis désolé, j’ai vraiment pas été…

Je le coupai en remuant la tête, pour lui signifier que j’allais bien.

— Je… j’aime bien ce que t’as écrit, se risqua-t-il, mal à l’aise.

À ces mots, je me tendis comme un arc. Une bouffée de chaleur se répandit dans mon corps tandis que mon regard s’échouait sur les quelques vers griffonnés sur le papier :

« Les mots ne sont pas nécessaires,

Les yeux s’expriment comme l’âme se meurt,

Murmurent à l’esprit lacunaire,

Et susurrent doucement les peines du cœur. »

C’était le même poème, toujours le même.

Sèchement, je fermai le carnet, la mâchoire serrée. Personne ne lisait jamais ce que j’écrivais, ni mon entourage ni les thérapeutes. C’était ma liberté, la seule qu’on m’avait laissée.

Je me redressai du mieux possible, refusant l’aide qu’Esteban me tendait. La panique reprit le dessus. Encore. Parce qu’il avait vu mes pensées, vu ce que je voulais cacher. Je devais aller prendre l’air, loin d’ici. Loin de lui. Il éveillait toutes les émotions que je refusais d’éprouver. J’étais tellement faible…

En l’espace d’une seconde, il était parvenu à détruire les quelques remparts que je m’étais efforcé d’ériger.

DEUX TRAITS, UN DEMI-CERCLE

 

Trust me and take my hand

When the lights go out you will understand

Three Days Grace, « Pain », One-X, 2006.

Esteban cria mon prénom, mais je ne l’écoutais pas. J’entendais son pas pressé, ses talons claquer contre le bitume. Pourquoi est-ce que tout ce que je fuyais revenait toujours à la charge ? Je ne voulais pas qu’il me suive. Si seulement j’avais la voix pour l’exprimer, pour lui hurler de me laisser, de ne pas s’avancer.

Je tentai d’accélérer malgré les douleurs dans mes articulations. Tout mon poids appuyait sur ma béquille, à tel point que j’en avais mal à la main. Je ne voulais pas qu’il m’approche, encore moins qu’il me touche. Je n’aimais pas sa façon d’être, son regard trop parfait, son allure si sûre d’elle. Il n’était pas comme tous ceux qui constituaient cette stupide association. Cette association emplie de gens abjects, de principes et de valeurs sans intérêt. Je n’avais rien à faire là-bas, ce n’était pas eux qui tueraient le monstre dévorant mes entrailles.

Esteban en savait déjà trop. Il ne m’inspirait aucune confiance. Il était trop étrange, trop différent. Ses iris communiquaient quelque chose que je ne parvenais pas à identifier. Je ne voulais pas me confronter à lui, j’en étais incapable.

Mon pied buta. Ma jambe se paralysa, m’arrachant un cri muet. Je perdis l’équilibre et m’écroulai. Le temps d’une seconde, j’eus l’impression de revivre cette même scène. La même que ce soir-là. Le cœur au bord des lèvres, je sentis mon corps s’effondrer, puis le noir me submerger. Une vive douleur irradia dans mon visage, brisant les quelques souvenirs qui se forgeaient dans mon esprit.

La réalité me rattrapa. La désagréable sensation du goudron humide sur ma peau me tira une grimace. Je me redressai difficilement et m’assis, non sans un autre geignement à peine audible. Ma tête tournait, ma vue se brouillait. Une silhouette se mouvait devant mon regard perdu, une silhouette que je ne parvenais pas à reconnaître.

— Hé, Charlie, montre-moi.

Un frisson courut entre mes omoplates, mais je ne bougeai pas. Mes yeux restaient rivés vers le sol. Des mains saisirent mon visage et le relevèrent avec douceur. En essayant de faire reculer celui qui m’observait avec mes bras engourdis, j’agitai faiblement la tête. Je ne voulais pas que l’on me voie dans cet état. Pathétique. J’étais toujours plus pathétique. J’avais honte. Honte de ma faiblesse et de ma lâcheté. Tu m’aurais très certainement sermonné pour avoir si peu de courage.

— Montre-moi, répéta la voix, un peu plus durement.

Je me sentais bercé par ce timbre rauque, quelque peu cassé. Sa mélodie continuait de m’apaiser, de me rassurer. La main se reposa sur mon bras et le pressa délicatement. Mes muscles se relâchèrent. Je cessai de résister au contact de la paume contre ma peau, puis levai les yeux vers la silhouette devant moi. Je ne voyais qu’un sourire, un simple sourire, mais il me tranquillisait. Les bribes de mémoire se volatilisèrent, seule la douleur restait présente. Une douleur sourde, une brûlure dans mon thorax, un sifflement dans mes oreilles.

L’homme passa son pouce sur mon menton devenu visqueux et une grimace remplaça son sourire. Tout me paraissait flou, je discernais les bâtiments gris se dresser, me surplomber de toute leur hauteur. J’entendais le chant des quelques oiseaux résidant sur les tuiles d’argile. Je m’imaginais parfaitement l’endroit, que je connaissais par cœur. Derrière les taches vertes, je visualisais les arbres secouer leurs branches au gré du vent, les feuilles virevolter avec lui. Je ne me concentrais que sur les bruits environnants, ceux de la voiture qui passait, puis des pieds martelant le béton. Enfin, j’entendis mon prénom, qui me ramena sur terre.

Je remuai la tête et fermai les yeux. Lorsque je les rouvris, je me trouvai de nouveau nez à nez avec Esteban. Un sentiment amer remonta dans ma gorge et la colère renaquit avec un élan de panique. Je le repoussai avec le peu de forces qui me restait, me reculai et rompis le contact visuel en fixant le sol. Mon souffle haleta, bientôt perdu dans les battements effrénés qui cognaient mes côtes.

— Calme-toi, j’veux pas te faire de mal, tenta-t-il de me rassurer.

Je le foudroyai du regard. C’était ce qu’ils disaient tous. Ils disaient tous qu’ils ne voulaient pas me blesser, et pourtant, ils le faisaient, tout le temps. Au final, rien ne le dissociait des autres. Rien en dehors de cette part d’ombre qui lui noircissait le cœur.

Une tache sombre sur une toile colorée.

Une fausse note sur une mélodie parfaite.

Il restait là, accroupi, immobile et silencieux. Son sourire avait disparu pour ne laisser qu’un visage fade, dénué d’émotions. Seuls ses yeux me parlaient, me témoignaient ses remords. Je la voyais très bien : la culpabilité. Je ne connaissais que trop bien ce sentiment qui me bouffait jusqu’à la moelle.

Je remuai la tête et, du bout des doigts, effleurai mon visage éraflé. Je sentis le liquide gluant couler le long de mon menton. Ma vision se troubla quand j’aperçus le rouge scintillant sur ma peau. C’était le même qui hantait mes nuits, que je revoyais dès que je fermais les paupières. Le même qui parcourait ton corps inerte.

« Reprends-toi. »

Les mains tremblantes, je saisis la boîte logée dans ma poche et récupérai un cachet d’anxiolytique. Sans reprendre ma respiration, je l’avalai. Son goût me donna envie de le cracher la seconde d’après. Le regard inquiet d’Esteban pesait sur mes épaules. Il me dévisageait, la crainte visible sur ses traits, son corps crispé. Ses lèvres s’entrouvrirent et il souffla, tout bas :

— Je…

— Charlie !

Je reconnus la voix de Zachary. Il s’élançait vers moi, hors d’haleine. Avec empressement, je rangeai ma boîte là où je l’avais prise. Il ne devait pas la voir. Jamais.

— Putain, tu m’as fait une peur bleue ! geignit-il, essoufflé.

Je ne répondis rien, mais ne pus réprimer une grimace. Évidemment, je faisais peur à tout le monde. Je le fixai quelques instants. Son visage était moite de sueur – Zach n’avait jamais été un grand sportif. Ses iris, mordorés comme l’était sa peau, luisaient d’inquiétude. Il passa une main dans ses cheveux crépus et soupira. Il me jeta un coup d’œil, puis, en voyant mes égratignures, fronça les sourcils.

— Qu’est-ce que tu lui as fait ? siffla-t-il en adressant un regard noir à Esteban.

Pris de court, Esteban fixa bêtement Zachary sans un mot.

— Réponds.

Zachary le bouscula pour le faire réagir, mais la seule réponse qu’il obtint fut un bégaiement incompréhensible.

— Bordel, tu vas parler, oui ?

— Je voulais pas…

— Tu ne voulais pas quoi ? T’es bénévole ou pas ?

— Je vois pas le rapport avec…

— Ton rôle, c’est d’aider, pas de blesser.

La tension monta d’un cran, je sentis Esteban se raidir. Zachary crachait son venin sans aucun scrupule. Une nouvelle angoisse chevilla mon estomac alors que mon cœur battait à tout rompre. Je savais à quel point Zachary essayait de me mettre à l’aise, de m’ouvrir au monde. Esteban venait de ruiner ses efforts.

— J’suis désolé…

— Les excuses, ça sert à que dalle. Si t’es pas capable de remplir ton rôle, tu dégages, point barre.

Les poings d’Esteban se serrèrent. Sa mine s’assombrit, la lueur dans ses iris s’éteignit pour ne laisser qu’une couleur ternie, sans vie. Ses traits se durcirent.

— Il est tombé, c’était un accident.

Sa voix n’était plus la même, elle n’était plus douce ni apaisante. Elle était tranchante, glaciale, cinglante.

— Ça ne serait pas arrivé si tu n’avais pas été là, lâcha Zachary, dédaigneux.

Ces mots blessèrent Esteban. Je le vis au mouvement de ses sourcils et à la lueur de peine dans ses yeux.

— C’est bon, j’me suis excusé, finit-il par rétorquer. Il va bien, il n’est pas en sucre.

Je me figeai.

Je ne suis pas en sucre.

Il avait raison, je n’étais pas cette petite chose fragile. Je n’avais pas besoin que l’on me vienne en aide. Les mots n’étaient pas la seule arme pour se défendre.

— Tu ne l’approches plus, répondit Zachary, sèchement.

— C’est pas à toi d’en décider, t’es pas son père, il est capable de le faire lui-même

J’en suis capable.

Tant bien que mal, je me relevai, les muscles douloureux et le souffle court. Quand Zachary m’aperçut, il s’empressa de m’apporter son aide. Je le repoussai sans méchanceté, lui barrai la route avec ma main gauche tandis que la droite tenait fermement ma béquille.

« Tu peux le faire seul, Charlie. »

Je parvins à me hisser sur mes deux jambes flageolantes, adressai un dernier regard à Esteban, avant de tourner les talons et de reprendre ma route. J’ignorai les picotements sur mon visage, les brûlures dans mes tibias. Je continuai de marcher, d’affronter mon corps, de surpasser sa faiblesse. Zachary me rejoignit, non sans jeter un coup d’œil en arrière.

— Charlie, attends ! cria Esteban dans mon dos.

Je m’arrêtai, les dents serrées. Qu’est-ce qu’il me voulait encore ?

— Je t’ai dit de ne plus l’approcher.

— Ce n’est pas à toi que je parlais.

— Putain, tu me chauffes, je te jure que…

Je ne lui laissai pas le temps de finir et m’imposai entre les deux. Tourné vers Zachary, les sourcils à peine froncés, je le regardai avec insistance dans l’espoir de le faire taire une bonne fois pour toutes. Il n’avait pas à décider à ma place, Esteban avait raison. Mes yeux lui communiquaient ce que mes lèvres ne pouvaient pas dire, le priaient de me laisser gérer seul. Zachary hésita quelques secondes, puis, dans un soupir, se résigna d’un geste de la main.

Je pivotai vers Esteban, l’oreille attentive. Une fois que ça serait fait, je pourrais enfin avoir la paix. Même si j’étais méfiant, la curiosité me poussait à savoir.

— J’voulais juste te donner ça.

Il me tendit un bout de papier déchiré sur lequel étaient inscrits une adresse et le nom d’un site internet.

— C’est un atelier, m’expliqua-t-il. Là-bas, on fait de l’écriture, de la musique et de la poésie. J’ai pensé que… qu’être avec d’autres personnes plus « banales » pourrait te rendre service.

Je ne bougeai pas, dévisageai le morceau de feuille tordu entre mes doigts crispés. Mon cœur se remit à tambouriner mes côtes. Il me hurlait que ce n’était pas une bonne idée, que je ne devais pas y aller, que la seule chose que je récolterais serait des remarques et des murmures indiscrets. Esteban se moquait ouvertement de moi, il savait très bien que je n’avais pas ma place là-bas.

— T’écris bien, alors…

Je me mordis la joue et froissai un peu plus le papier dans mon poing serré.

— J’veux te forcer à rien ! s’empressa-t-il de reprendre. Simplement, là-bas, tout le monde est sur le même pied d’égalité, c’est surtout pour se détendre, s’entraîner… ‘fin, progresser sans se prendre la tête.

Je levai les yeux vers Esteban, dont le sourire était réapparu. À l’instant où mon regard s’ancra dans le sien, ses iris récupèrent leur éclat. Le gris terne redevint métallique. Je décortiquai ses expressions, recherchai celle qui pourrait être mal intentionnée, mais je ne voyais que de la bienveillance et de la gentillesse.

Finalement, je rangeai la feuille dans la poche de mon pantalon trop grand, même si je ne m’en servirais sans doute jamais. En guise de remerciement, j’essayai d’esquisser un hochement de tête, puis tournai les talons. Zachary ne répliqua rien et se contenta de me suivre. Lorsqu’on fut suffisamment éloignés, il me demanda, la voix boudeuse :

— Tu ne comptes pas y aller, j’espère ? Ce mec est pas net, il n’était même pas informé sur… enfin, tu vois. Tes particularités, quoi.

Je haussai les épaules tout en ressortant le papier. Je lus le nom de « La plume rêveuse », encore et encore. Les lettres étaient écrites dans la précipitation, mais communiquaient un poignet agile et confiant. À côté des quelques mots, un demi-cercle, accompagné de deux barres, représentait un bonhomme heureux. Un faible sourire amusé anima les commissures de mes lèvres.

Esteban était vraiment étrange. Personne n’avait jamais tenu tête à Zachary. Personne, depuis ces derniers mois, ne m’avait considéré comme un homme normal. Personne, hormis lui. Je voulais en savoir davantage, ma curiosité dominait mes craintes. Et même si celle-ci était absurde, je ressentais le besoin de la satisfaire. Mais je continuais de douter. Qu’est-ce que j’irais faire là-bas ?

LA VOLONTÉ D’UNE PROMESSE

 

I took my bruises took my lumps

Fell down and I got right back up

But I need that spark to get psyched back up

Eminen, « Beautiful », Relapse, 2009.

Les pages du magazine défilèrent devant mes yeux, qui lisaient attentivement cet article consacré aux malvoyants. Je prenais conscience de leur quotidien, des difficultés qu’ils devaient chaque jour surpasser. J’admirais beaucoup le courage de Danielle, la femme représentée sur la page de droite. Elle continuait à vivre heureuse malgré son handicap, de s’occuper de ses deux filles, même de travailler. Comment pouvait-elle vivre avec la vue en moins ? Avec une partie d’elle arrachée ? J’aimerais être comme elle.

J’aimerais être fort.

— Charlie, c’est à toi.

Je sortis de mes pensées et levai la tête vers Jeanne. Elle m’adressa un grand sourire, celui qui ornait toujours son visage depuis qu’on se connaissait. Je lui rendis son geste comme je pus, reposai le magazine et me redressai. Aussitôt, je sentis les quelques regards se porter sur moi, provoquant l’agitation de mon cœur. Un nœud serra mon estomac. Qu’est-ce que ces gens pouvaient penser de moi ? Tous ici étions présents pour une seule et même raison : la volonté d’être aidé et d’aller mieux. Mais moi, je n’étais plus certain de l’avoir, cette volonté.

Je me dirigeai vers la porte de son cabinet, sur laquelle il était écrit en lettres dorées : Jeanne Auray, psychiatre. Une femme incroyable, la seule avec qui je pouvais prétendre être moi-même et m’exprimer comme je l’entendais. Du coin de l’œil, je la vis laisser la porte entrouverte, comme d’habitude – voir la sortie accessible me rassurait.

Elle me serra la main alors que j’entrais dans la pièce. Une légère odeur boisée pénétra mes narines, la même depuis des mois. Le bureau en imitation marbre trônait sur ma droite, accompagné de cette bibliothèque contenant des livres plus gros qu’un dictionnaire. Mes pieds me guidèrent vers le fauteuil bordeaux sans que j’aie à réfléchir.

Une fois assis, je reportai mon attention sur Jeanne et me plongeai dans ses iris noisette, vis les mêmes lueurs qui se reflétaient sur leur couleur claire. Elle était rayonnante, souriante. Je ne l’avais jamais vue triste ou même soucieuse. Son professionnalisme n’avait jamais failli. Mais je ne pouvais m’empêcher de me demander comment était sa vie. Je savais qu’elle vivait avec sa fille et son mari, rien de plus. Est-ce que ça lui arrivait d’être comme moi ? D’être totalement désemparée, effrayée ? Faible ?

— Qu’est-ce qui est arrivé à ton visage ? m’interrogea-t-elle, les sourcils levés.

Je secouai la tête. Je refusais de m’attarder sur cette chute ridicule.

— Comment vas-tu, depuis la dernière fois ? enchaîna-t-elle.

Je me mordis la joue et baissai les yeux vers mes mains. Je cherchais mes mots, ma façon de lui expliquer ce que je pensais. Après quelques secondes, mes doigts bougèrent d’eux-mêmes, signe distinctif de mon aisance avec elle. Je doutai sur la dernière lettre, puis finis par tordre maladroitement mon index, arrachant un léger rire amusé à ma psychiatre.

— Pourquoi est-ce compliqué ?

De nouveau, mes mains répondirent à la place de mes lèvres :

— J’ai fait une rencontre étrange.

— Raconte-moi cette rencontre, m’incita-t-elle avec un sourire.

Je fronçai les sourcils. Je ne voyais pas comment résumer. J’avais peur de trop m’épancher et de l’ennuyer. Si j’étais trop succinct, elle risquait de me demander de détailler. Au pire, je savais que ça ne la dérangerait pas. Parce qu’elle était payée pour ça.

En déglutissant, je lui répondis du mieux possible, lui contai ma brève rencontre avec Esteban, puis la façon qu’il avait de se comporter. Je connaissais la langue des signes depuis des années. Plus jeune, à la place de mes révisions, je l’avais apprise pour qu’à ma majorité, je puisse être bénévole dans une association destinée aux personnes sourdes ou muettes. Même si j’étais rouillé et que certaines de mes phrases n’avaient pas toujours de sens, Jeanne comprenait l’essentiel.

— Et toi, qu’est-ce que tu penses de cet homme ?

Pour seule réponse, je haussai les épaules. Je ne le détestais pas. Même s’il était maladroit et trop curieux, ses allures de type généreux m’empêchaient de m’en méfier. Je ne l’appréciais pas non plus. Je ne savais rien de lui, je ne l’avais pas vu longtemps, quelques minutes encore nébuleuses dans ma tête déréglée. Mais je n’aimais pas son côté fouineur et sa manière de s’imposer dans ma vie, que ce soit volontaire ou pas. Au fond, j’ignorais si je le craignais ou si, au contraire, il m’attirait. Ou peut-être que c’était la crainte qui m’attirait à lui ?

J’expliquai à Jeanne qu’Esteban m’avait proposé d’aller à un atelier et accentuai beaucoup mes derniers mots en lui disant que je serais avec des « personnes normales ».

— Ne te considères-tu pas comme normal, pourtant ?

Je grimaçai. Si seulement c’était aussi simple…

J’aimerais me voir comme banal, mais mon entourage ne me le permettait pas. Depuis cette nuit-là, puis cet autre soir, survenu trois mois après ton départ, il ne se comportait plus comme avant. Il veillait davantage sur moi, guettait mes moindres faits et gestes. Je ne pouvais pas prétendre être « normal » en sachant qu’aux yeux des autres, je ne l’étais plus depuis bien longtemps.

— Je ne le suis plus, même si j’aimerais l’être, répondis-je.

— Et cet atelier, tu aimerais y aller ?

Pour seule réponse, je secouai la tête.

— Pourquoi ?

Je soupirai, me concentrai pour retrouver les bons gestes. Comme je pus, je lui nombrai toutes les raisons qui me poussaient à ne pas y aller. Je refusais de voir de nouveaux visages qui, finalement, ne se distingueraient pas vraiment des autres. Je refusais de croiser ces regards émettant des jugements.

— Peut-être qu’être avec des personnes plus simples et inconnues te permettrait de ne pas être vu de cette manière.

Je la contredis.

— Et pourquoi auraient-elles pitié de toi ?

Je me mordis la joue et, cette fois, les signes furent plus difficiles à manier :

— Parce que je ne parle pas. Parce que je boite. Parce que mon visage est marqué. Parce que je ne souris jamais.

— Et si tu oubliais tout ça, Charlie ? Esteban n’a visiblement pas fait attention à tous ces détails. En plus d’un an, tu ne m’as jamais dit avoir fait de nouvelles rencontres. Si tu sortais un peu de ta routine et te confrontais aux autres ? Peut-être que, grâce à ça, tu te sentirais davantage dans la normalité ?

Une seconde fois, je haussai les épaules sans dévier mon regard du sien. Son sourire ne quittait pas ses lèvres colorées de ce rouge discret et étirait ses traits fins, harmonieux. Je la trouvais jolie. Comme toujours, ses cheveux roux cascadaient dans son dos, tandis que quelques mèches ondulaient au-devant de son faciès éclatant. Avec elle, je me sentais bien, je me sentais moi. Mais je n’étais pas encore parvenu à lui parler avec ma voix.

— Qu’est-ce qui te retient, selon toi ? m’interrogea-t-elle en me sortant de ma contemplation.

— La peur, répondis-je du tac au tac.

— Et pourquoi ne pas essayer de la surmonter ?

Je baissai les yeux. Je ne pensais pas en être capable.

— Samuel se serait moqué de moi, lâchai-je avec un demi-sourire.

— Et quand il était encore là, ses moqueries t’empêchaient-elles de prendre toi-même les décisions ?

J’agitai la tête. Revoir ton visage eut l’effet d’un coup de poing dans l’estomac. Je détestais qu’on t’énonce. Pire encore, qu’on m’oblige à penser à toi. Alors qu’en vérité, c’était moi qui avais commencé à en parler.

— Pourquoi ne pas essayer, Charlie ? Qu’as-tu à perdre, honnêtement ?

— Rien.

— Alors vas-y ! Lance-toi, expérimente de nouvelles choses. De ce que tu m’as dit, Esteban est bénévole dans ton association, il sera donc disponible si jamais tu as besoin d’aide.

Je tiquai sur la dernière phrase, mais ne répliquai rien, alors elle reprit :

— Cet atelier ne t’apportera peut-être rien. Ou peut-être qu’au contraire, tu y feras d’autres rencontres, tu pourras exploiter ton loisir qu’est l’écriture, tes poèmes et tes chansons !

J’acquiesçai distraitement. Même si je ne pouvais plus chanter, je pouvais toujours exprimer mes pensées sur le papier. Quand j’écrivais, j’entendais ma voix fredonner la mélodie, comme avant. Je percevais mon timbre grave et confiant murmurer les brefs morceaux que j’adorais rédiger.

— Alors, qu’en penses-tu ?

Je me mis à réfléchir, à peser le pour et le contre. Je savais qu’elle n’avait pas tort : je n’avais rien à perdre.

J’avais déjà tout perdu.

Qu’est-ce que tu aurais dit de tout ça ? Certainement quelque chose comme « l’écriture, c’est un truc de vieux ». Puis, après ça, tu m’aurais hurlé de te rejoindre faire du skate sur ces rambardes glissantes. Tu adorais prendre des risques inutiles. Tout comme moi. Le dernier que j’avais pris m’avait fait payer ma stupidité.

Et maintenant, sortir de chez moi devenait un risque, tout comme adresser un regard à un inconnu. Tout était dangereux, la moindre chose me paraissait être un effort à fournir. Ça m’épuisait et me lassait. J’avais l’air risible.

Et si Jeanne avait raison ? Si prendre de nouveaux risques me permettait de me sortir de cette foutue routine ? Même s’ils étaient minimes pour les autres, pour moi, il s’agissait de me confronter à mes plus terribles peurs. Celles de ces visages tournés vers moi, des mille lumières dans leurs yeux bavards. Esteban ne m’avait pas vu comme ça. Il m’avait parlé sans dévisager la sale balafre sur ma joue ni mon allure boiteuse. Je compris qu’il ne m’avait pas fait cette proposition pour se moquer, mais pour m’aider. Peut-être que, lui aussi, il avait raison.

Je reportai de nouveau mon attention sur Jeanne, qui me souriait. Mes doigts tremblaient, mon cœur battait à tout rompre, mais je lui répondis, avec des mouvements qui se voulurent confiants :

— Je vais y aller.

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